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« C’est comme si Luzzatto avait eu le besoin d’utiliser contre Primo Levi la théorie de la ‘zone grise’, que celui-ci avait magistralement théorisé dans Les naufragés et les rescapés, en la réduisant à une métaphore usée sur les nuances infinies entre le blanc et le noir ». Avec ces mots, Gad Lerner a ouvert, dans la Repubblica, la polémique contre l’ouvrage de Sergio Luzzatto, Partigia. Una storia della Resistenza, qui vient de paraître chez Mondadori. Lerner, dans son blog, a ensuite insisté : « la tentative maladroite [de Luzzatto] de rabaisser, de ternir le rôle de ces jeunes partisans qui ont sauvé l’honneur de l’Italie, revient tout de suite à sa dimension réelle, celle de la provocation de celui qui est prêt à payer n’importe quel prix pour occuper le devant de la scène ». Tout en reconnaissant qu’ils ne l’avaient pas encore lu, certains historiens ont immédiatement critiqué le livre. Marco Revelli a jugé qu’il s’agissait « d’une opération dictée par un besoin obsessionnel de sensationnalisme, une pratique qui ne devrait rien avoir à faire avec la pratique historiographique ». Giovanni De Luna a déploré « l’emphase continuelle sur la rupture avec la soi-disant vulgate résistancielle », ainsi que sur la découverte de « vérités maintenues cachées ». Guido Crainz considère que ces « plaintes récurrentes à propos des “refoulements de l’historiographie“ (l’historiographie de la gauche, bien sûr) semblent pathétiquement hors saison ».

Bien sûr, il y a eu d’autres interventions, parfois opposées, mais on a l’impression que la controverse était prête avant l’arrivée du livre de Luzzatto dans les librairies. Elle a été axée essentiellement sur certains aspects que j’aimerais analyser séparément, même s’ils ont une valeur et une épaisseur (à la fois critique et historiographique) totalement différentes. Commençons, pour plus de simplicité, par les plus risibles pour envisager ensuite les plus graves.

1) Le livre a été publié par Mondadori et non par Einaudi, la maison d’édition traditionnelle de Luzzatto. On en a déduit que l’auteur était prêt à se plier à la logique du marché, à une opération commerciale, comme s’il avait publié son texte sur un tabloïd à scandale. Je préfère négliger ce point, car ces allégations ne témoignent que de la malveillance ou de la mauvaise foi (ou de l’envie) de ceux qui les ont prononcées.

2) En parlant de « vulgate résistancielle », Luzzatto aurait utilisé un terme péjoratif qui mêle dans une condamnation générale de nombreuses années de recherche et qui fait plaisir aux détracteurs de la Résistance. En fait, avec ce terme, Luzzatto se réfère à la rhétorique de la Résistance répandue dans les années 1970 (contre laquelle de nombreux historiens de ma génération, y compris De Luna, se sont engagés en première personne), ou à des reconstructions élogieuses en guise de célébration, qui ont continué à être publiées, sans poser de problème.

3) Luzzatto aurait adopté sans réserve la vision de la violence partisane propre à Giampaolo Pansa, en adhérant ainsi à une interprétation révisionniste, qui – et ce n’est pas un hasard – a été saluée avec louanges par les journaux de la droite. Luzzatto a reconnu que les livres de Pansa ont renforcé sa curiosité et sa passion, une sorte d’obsession même, pour la résistance et pour « le drame de notre guerre civile » (p. 8-9). En parlant de Il sangue dei vinti, il définit Pansa comme l’auteur d’« une représentation profondément critique de la Résistance italienne », d’un véritable “enterrement de la soi-disante vulgate antifasciste” (p.156). Pour Luzzatto, cet ouvrage aurait construit « une nouvelle vulgate : la vulgate révisionniste … où tout se ressemble, sans prendre en compte la spécificité des contextes qui ont fait que chaque épisode, advenu pendant le printemps 1945, ne ressemble à aucun autre » (p.162). Il me semble que, même s’il le fait dans une forme certainement moins polémique que celle employée dans La crisi dell’antifascismo, Luzzatto liquide quasi complètement les qualités de Pansa comme historien, pour ne l’utiliser que comme un prétexte et un miroir – et ici certainement avec sympathie – pour régler finalement ses comptes avec son « obsession » de la Résistance, mais à partir du point de vue d’un véritable historien.

4) Luzzatto serait coupable de lèse-majesté vis à vis de Primo Levi, en partie car il le banalise, en partie car il le déforme, ou bien parce qu’il l’accuse de silence, de réticence ou d’hypocrisie. J’ai du mal, même après avoir lu et relu plusieurs fois les passages consacrés à Levi, à trouver des marques d’absence de respect, d’estime et d’amour. A ces sentiments, Luzzatto ajoute, bien sûr, le désir de comprendre l’histoire de l’événement qui est à la base de ce livre : le meurtre de deux jeunes partisans par le groupe auquel Levi appartenait, pour un crime dont on ne connaît pas la gravité, et dont l’auteur de Si c’est un homme se souviendra comme d’un « vilain secret ». Un secret évoqué dans Le système périodique (mais déjà mentionné dans une revue, au début de 1973), « où il a osé faire allusion à une réalité presque impensable en Italie, en 1975, ou au moins indicible dans le dans le discours tout en parabole de l’Évangile antifasciste » (p .14). Avec cette phrase, Luzzatto adresse à l’auteur une marque d’estime (et non pas d’accusation). Ensuite, il reconstruit la participation de Levi de la manière la plus honnête et la plus neutre, pour chercher aussi, à partir d’une interprétation du poème Partigia contenu dans le livre Maintenant ou jamais (1981) et d’une analyse de Les Naufragés et les Rescapés ainsi que du poème Le survivant, à enrichir et à rendre plus complexe la personnalité de Levi, en particulier pour ce qui concerne son attention aux thèmes de la violence et de la responsabilité. Il le fait, à mon avis, avec clarté et précision, en forçant peut-être un peu trop les textes dans le sens de sa propre interprétation (comme il arrive souvent). J’ai du mal à comprendre pourquoi cela devrait représenter « un tour contre la théorie de la zone grise de Primo Levi », comme le dit Lerner.

5) En ressuscitant l’histoire de Fulvio Oppezzo et Luciano Zabaldano, les deux jeunes partisans tués par leurs camarades, Luzzatto n’aurait dit rien de nouveau à propos de la violence entre les partisans, ni sur les caractères de la guerre civile, se prêtant ainsi à une polémique contre la bourgeoisie juive de Turin (il y avait plusieurs Juifs parmi les douze membres de la bande) ou contre la participation juive dans la Résistance tout en exprimant un désir de relativiser, de banaliser, de diminuer, d’entacher au-delà de tout logique les noms et les valeurs qui symbolisent la persécution, le parcours des Juifs italiens ainsi que ce qu’ils ont apporté à la démocratie ». Si la première hypothèse était vraie, on a du mal à comprendre pourquoi Partigia aurait mérité autant d’attention avant même d’arriver en librairie. Quant aux autres allégations, elles me semblent dépourvues de signification et sans aucun rapport avec l’ouvrage, mais je ne chercherai même pas à comprendre pourquoi elles ont été prononcées.

Je voudrais maintenant résumer en quelques lignes les raisons pour lesquelles je crois que Partigia est un grand livre d’histoire, en ce qui concerne la méthodologie, l’utilisation des sources, les argumentations et même l’écriture séduisante qui manque malheureusement à la plupart des livres d’histoire.

Tout d’abord, à partir d’« une micro-histoire, dont le sujet et l’objet semblent en apparence si réduits » (p.15), Luzzatto a réussi à « aborder des problèmes généraux de l’histoire de la guerre civile en Italie » (p.16), qui touchent des « questions cruciales du XXe siècle italien : le profil politique et humain du personnel collaborationniste, les mérites et les limites de la justice post-Résistance, le rôle des Alliés et de leurs services secrets, l’impact de l’amnistie promulguée par Palmiro Togliatti, la difficulté de fonder la République “née de la Résistance“ sur les valeurs de l’antifascisme » (p.17). En effet, ceux qui ont lu le livre en entier auront pu voir que tous ces thèmes ont été traités avec clarté et de manière critique ; ils auront aussi pu comprendre que le protagoniste du livre n’est pas Primo Levi, mais Edilio Cagni, infiltré, espion, informateur, criminel condamné, agent double, symbole des difficultés et de la complexité d’une époque qui – dans le sillage de ce qui a été fait par des écrivains, tels que Fenoglio, Meneghello, et Pavese – doit être racontée dans toutes ses contradictions. Parmi ces contradictions, il y a aussi celle, passée sous silence par tous les intervenants, de la célébration des deux jeunes hommes tués par des résistants, comme s’il s’agissait de martyrs de la Résistance.

Luzzatto cherche à comprendre, avec une attention philologique presque excessive, comment cela s’est passé, proposant des informations nouvelles et des interprétations complexes sur la construction du mythe de la Résistance, sur la question de l’honneur, sur les changements du climat politique et judiciaire, en partie déterminés par l’amnistie Togliatti, qui « a légitimé, dans l’opinion publique modérée, une image de la guerre civile en tant qu’affrontement entre deux factions semblables par nature » (p. 267). Les difficultés d’une (in)justice de transition vont de pair avec les récits, les stéréotypes, les rhétoriques d’une époque héroïque, mais aussi terrible, qui n’est pas réductible – encore moins aujourd’hui – à une vision holographique, en blanc et noir.

Luzzatto aurait-il pu faire plus ? Bien sûr, il aurait pu rendre compte, au moins dans les notes, de nombreux ouvrages qui avaient déjà abordés, de différentes façons, les mêmes questions (tout d’abord celle de la violence partisane). Le choix de ne se référer qu’à Pansa, sur cette question, a certainement encouragé des lectures malveillantes et tendancieuses (dans les compte-rendus critiques ainsi que dans ceux qui sont favorables), et empêché de comprendre la complexité de la narration et du raisonnement proposé par Luzzatto.

(traduction et relectures : Sabina Loriga et David Schreiber)